Italie, séisme et réseaux sociaux.

La secousse qui a frappé le centre de l’Italie le 24 août 2016 a, comme en 2009 et 2012, donné lieu a une activité marquée sur les réseaux sociaux (RS).

L’accumulation de données, la répétition d’information, les dynamiques longuement étudiées dans les crises ou encore le « spectacle de la douleur », s’impriment sur les réseaux sociaux. Et comme à chaque fois une narration de la catastrophe se recompose sur nos écrans d'actualité des RS. Le séisme de 3h36 a renouvellé le constat de 2009, le séisme était alors qualifié de « premier tremblement de terre de l’internet ». La vitesse de réaction des RS, notamment de Twitter, par rapport aux médias traditionnels fait de nouveau nous poser la question de la communication des institutions sur les vecteurs numériques. Il y a également d’autres éléments de continuité qui émergent de la répétition des séismes et de la réaction sur les RS.

 

 

 

En effet on peut poser l’hypothèse que même fort d’une expression citoyenne libre – les RS obéissent aux mêmes dynamiques que les médias traditionnels. Nous avons déjà évoqué dans une publication précédente les risques d’un « totalitarisme cybernétique »[1] : en effet les outils numériques, la nature collaborative et les règles de ces instruments (algorithme par exemple) risque de construire un contexte encore plus coercitif que les médias traditionnels. L’émetteur donne également la valeur à l’information. L’exemple du « Jack is back » de « DSK »  (@dstrausskahn) est révélateur, premier tweet, énigmatique, diffusé et commenté à grande échelle.  

Si on étudie les tendances, les RS obéissent aux mêmes logiques que les médias traditionnels.

En ce qui concerne l’étude du débat public, les chercheurs sont souvent amenés à travailler avec un concept de « cycle ». Une publication fait encore référence en la matière c’est celle de Anthony Down qui prend l’exemple de l’attention portée aux questions environnementales aux Etats-Unis à la fin des années 60[2]. Anthony Down identifie 5 phases.

  • Le pré-problem, latence du sujet limité à un groupe d’expert.
  • Découverte / alarme : les médias marque l’entrée du sujet, la société civile attend une réponse efficace du gouvernant.
  • Prise de conscience du coût à soutenir pour l’obtention de résultat / changement.
  • Déclin graduel du sujet qui induit l’attention des médias sur d’autres sujets.
  • Retour à l’état de latence initial.

Si nous voulons appliquer ce modèle pour une catastrophe il faut tenir compte du fait que l’entrée dans ce cycle pour un séisme, une catastrophe (un choc) est constituée par un événement exceptionnel. C’est donc un comportement plus binaire que nous avons face à une catastrophe, d’une part du fait de la stratégie éditoriale des médias nous y reviendrons, mais aussi du fait de notre perception du risque et de son actualisation dans notre quotidien :

Giorgio Grossi analyse au début des années 80 le cas de l’enlèvement d’Aldo Moro et le séisme dans le Friul, il identifie 3 phases,

  • L’impact
  • La réponse institutionnelle
  • Le retour à la normalité.

Sans entrer dans les démonstrations, on peut affirmer que ces deux modèles se superposent, les cycles correspondent à l’attention que nous portons au sujet des catastrophes. Le deuxième modèle se vérifie dans la séquence médiatique de l’urgence.

Et en effet, lorsque nous sommes éloignés des périodes d’urgence, le thème de la prévention des risques est sans nul doute le plus important mais le moins présent dans les tendances des RS.

Twitter et Facebook ont été submergés de mots dièses (Hashtags) comme #terremoto (tremblement de terre) #risquesismique #protectioncivile, cela jusqu’aux comptes des services et administrations publiques qui ont reporté des informations, images et points de situation.

Le site internet www.crisilab.org spécialisé dans le domaine du SMEM (Social Media Emergency Management) a fait un recensement des tweets des 5 plus grandes villes italiennes : résultat 0 tweet concernant la prévention des risques sismiques durant les 365 jours qui précèdent le séisme du mois d’août.

Naples et Turin ont seulement partagé quelques messages concernant le secteur de la protection civile.

Un seul tweet, de la ville de Turin, concerne les séismes, et il fait suite à une secousse le 30 août : il invite à consulter le compte de l’INGV (Institut National de Géologie et de Vulcanologie), sans autre explication.

Lors de la phase d’urgence, lorsque le sujet entre dans son cycle de « découverte », on a assisté à une production de tweets très importantes.

Tout cela démontre la nécessité d’un projet de communication de risque organisé pour diffuser une culture de la prévention.

C’est ce que s’est fixé une communauté autour du mot dièse #Socialprociv, l’objectif étant de fédérer. Des initiatives « d’activistes de l’internet », ou de « militants » comme les contributeurs du « journal de la protection civile » (@giornalprociv), auront réussi à structurer une communauté d’acteurs.

Ce mot dièse officiel a connu nouvellement une diffusion massive grâce à Telecom Italia qui l’a associé à la campagne de solidarité (numéro de sms 45 500). Cet événement illustre le besoin de partager un lexique commun et l’indispensable présence d’un interprète (répétiteur, diffuseur, annonceur…) efficace pour porter une tendance à la connaissance du plus grand nombre. La bonne volonté ne suffit pas.

Le département de la protection civile et les différents organismes du secteur se sont associés dès le début à la démarche #Socialprociv. La remarquable campagne de communication « Io non rischio » (« moi je ne risque pas ») mobilise des milliers de personnes dans l’ensemble du territoire. C’est également dans cette logique de réduction des risques que l’action sur les RS veut agir :

L’INGV par exemple, a une activité importante de vulgarisation et de diffusion à l’aide d’un blog et contribue avec le mot dièse #italiapaesesismico (Italie pays sismique) à diffuser une culture et surtout une conscience historique du séisme en Italie.

Le gouvernement utilise #italiasicura pour communiquer sur les travaux de mise en sécurité dans les écoles et de génie contre le risque hydro-géologique.  Tous ces vecteurs ont pour but de sensibiliser continuellement et pas seulement lorsque se vérifie une catastrophe.

Mais on peut douter de l’attention que porte les populations aux questions de risques tant qu’elles ne sont pas directement concernées.

Quoi qu’il en soit il y a véritablement un retour à l’état de latence initial, le système médiatique – classique ou online - étant piégé dans son fonctionnement et n’étant pas capable de dé-dramatiser

 

 

 

 

 


[1] Arnaud STRINA, «L’Aquila, le « premier tremblement de terre de l’internet » entre mémoire et

médias. Les médias sociaux comme instrument de résilience ?», Perspectives, Cah. Sc. de l’ENSOSP, 2016/15,

pp. 85-102.

[2] Dows Anthony, Up and Down with the ecology « the issue attention cycle », in « Public Interest », n°28, 1972, pp. 38-50

 

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