les séismes en Italie.

Le séisme du 30 octobre est inédit : c’est la première fois qu’une secousse supérieure à une magnitude de 6 sur l’échelle de Richter ne fait pas de victime en Italie.

Toutefois il faut mettre en perspective cet événement avec une série de secousses qui frappe la Péninsule ces derniers mois, notamment la secousse du 24 aout  qui a vu des zones sinistrées être évacuées. C’est en partie grâce à cette évacuation d’habitations que l’on doit ce bilan miraculeux.

Il faut aussi relativiser le chiffrage de ces séismes : le choc en lui même est plus violent avec l’augmentation de l’intensité, et cela de manière quasi exponentielle d’ailleurs. Mais il n'indique pas à lui seul les dégâts qui diffèrent en fonction de la vulnérabilité des lieux.

Cette échelle de Richter permet de mesurer une quantité d’énergie, mais il existe aussi une autre échelle : Mercalli. Cette dernière va mesurer l’effet du séisme en terme de destruction.

Si un séisme survient dans le désert avec une magnitude de 7 (Richter), il n’y aura aucun dégât (pas de bâtiment), et sera donc un séisme de 0 sur l’échelle Mercalli. Un séisme de magnitude 7 qui raserait au sol une ville entière serait un séisme de 12 sur l’échelle Mercalli. Cette échelle Mercalli ou MCS (pour Mercalli Cancani Siedberg) est intéressante. En Italie les sites ayant subi des destructions nécessitant une reconstruction (et pas seulement des réparations plus ou moins étendues) de l’habitat (à partir du 8ième degré dans la classification MCS) sont nombreux. Lors des quatre cent dernières années 170 séismes sont au moins classés au 8ième degré MCS. Le centre et le sud de l’Italie sont les zones les plus touchées par la fréquence et l’aspect destructif.

Depuis l’Antiquité la faille des Appenins est active entre l’Ombrie et la vallée du Tibre jusqu’à 20 km de profondeur. Le tremblement de terre typique est de magnitude moyenne mais avec des dégâts importants. Pline l’Ancien caractérise le séisme de l’an 17 av. J.C  sous le règne de Tibère  comme « le plus grand séisme connu de mémoire d’homme ». Les séismes sont des événements remarquables : ces catastrophes naturelles constituent les seules circonstances où Tibère fait preuve d’une générosité certaine envers des cités provinciales.Les cités impactées par les séismes demandent l’aide de Rome. Pour ce faire, il existe deux canaux de doléance. Les Provinces Sénatoriales s’adressent à la Haute Assemblée (compétence du Sénat) et les Provinces Impériales aux Princeps (compétence de l’Empereur). On assiste pourtant à une préférence pour les requêtes adressées en direction de l’Empereur indépendamment de la prérogative sénatoriale. Le princeps pouvait octroyer une aide d’urgence aux victimes par le caractère exceptionnel des événements.

Les catastrophes laissent alors l’Empereur en position de marquer directement une population et d’exploiter la situation. Déjà Auguste prône une politique d’aide vers les cités touchées par les séismes, Antonin le Pieux aide la population de Rhodes et d’autres cités d’Asie Mineure après les séismes de 142 et 144. Marc Aurel soutiendra lui la cité de Smyrne détruite en 178. 

L’aide de Rome est double, une somme pour la subsistance des populations est octroyée (ainsi Tibère promet-il une somme de 10 millions de sesterces pour la Cité de Sardes, la plus touchée en 17 av. J.C), et une exemption fiscale est délivrée pour parfois plusieurs années. C’est une pratique qui existait déjà lors de la période Républicaine : ainsi en 122 av. J.C le Sénat exempte Catane durement touchée par l’éruption de l’Etna.

L’efficacité du système est attestée par Cicéron dans les Verrines où il décrit que cinquante années après l’éruption les richesses de la cité attisent la convoitise de Verrès

Cette faille des Appenins a une particularité, il n’y a pas ou peu d’accumulation silencieuse pour ensuite libérer l’énergie violement. La libération d’énergie semble avoir une fréquence importante : séquences ou essaims sismiques s’inscrivent dans le temps. Ainsi en 1328 le séisme a duré trois mois. En janvier 1703 le séisme majeur a été précédé de très nombreuses secousses. En 1831 le séisme de Foligno a lui duré plus de quatre mois.

La séquence sismique dans le Val Nerina en 1979 avait atteint le 9ième degré de l’échelle Mercalli, c’est une degré plusieurs fois dépassé dans cette zone comme en 1997 avec les secousses qui frappent Colfiorito.

Les séismes ont régulièrement touché dans cette zone un contexte collinaire rural peu peuplé avec des édifices souvent mal construit, sans les normes antisismiques modernes. Cela a contribué à marginaliser des territoires même si pourtant situés en plein centre du pays. L’aménagement du territoire et l’économie spatiale de ce pays sont depuis toujours tributaires de « l’expression géographique » revancharde. Parfois avec opportunisme, par exemple en 1783 Le Royaume de Naples exploite l’événement du séisme qui toucha une vaste partie de la Calabre pour récupérer des biens ecclésiastiques par le jeu d’expropriations mais va aussi profondément marquer le sous développement de la région en déménageant la majorité des activités de production sur Naples.

Au point de vue géologique, l’Italie est une région de la croûte terrestre qui après avoir connu le soulèvement d’une chaîne montagneuse depuis les profondeurs marines (en raison de la poussée des blocs africains et européens) connaît maintenant une période de tensions plutôt que de décompressions. En Italie, la croûte n’est pas amenée à se plier sur elle même, comme lors de la formation d’une montagne, au contraire, elle est étirée jusqu’à la formation de ces failles profondes. Le phénomène concerne tout le pays. L’Italie est une nation montagneuse à haut risque sismique.

C’est cette histoire sismique qui compte dans ces épisodes les séismes de L’Irpinia en 1980, L’Aquila en 2009 tout comme Reggio Calabre en 1908.

Le 24 aout 2016 le séisme était moins important (en énergie) que celui de l’Aquila, pourtant les dégâts semblent plus importants, le nombre de victime est comparable mais avec une densité de population moins importante.

La vulnérabilité n’est pas qu’une histoire d’énergie libérée, le sol peut localement amplifier des dégâts tout comme une série de petites secousses peut fragiliser l’habitat et le rendre plus dangereux.

C’est l’habitat, la construction le problème. Malgré une histoire sismique importante un changement est désormais nécessaire. Il faut s’adapter au risque et contrôler l’existant. Surtout en ce qui concerner les édifices qui doivent fonctionner en cas d’urgence : à Amatrice l’hôpital s’est écroulé. 

Il faut dépenser en prévention quand il n’y a pas de séisme, 1 euro en prévention en vaut 8 à 10 en urgence. Il semble qu’à chaque fois prévaut un sentiment d’inattendu. Si on ne peut pas prévoir les séismes comme le rabâchent les sismologues en proie à des polémiques sur les gaz radons depuis plusieurs années, on sait que cela va arriver.

L’histoire de l’Italie se fait et se défait avec les séismes, le désastre devient toujours un fait politique, écroulement et reconstruction sont des phases de gouvernement et d’opposition.

En 1985 le chercheur italien Marletti expose un modèle de communication avec des rôles déterminés pour le gouvernement et l’opposition en cas de crise.

Dans ce modèle le gouvernant joue le rôle de la défense en minimisant les attaques de l’opposition qui, elle, profite de l’événement pour dénoncer l’incapacité ou la responsabilité des groupes dirigeants. L’auteur prend l’exemple des inondations du Polesine en 1951.  Le 7ième gouvernement De Gasperi utilise une rhétorique que le chercheur qualifie de « religion civile à visée pré-électorale […] avec des sauvetages et l’invocation d’une solidarité au-delà des partis », avec l’objectif d’atténuer les attaques politiques de l’opposition.

En aout 2016 le quotidien « Il Giornale » titre « Forza italiani, Forza Renzi » avec un encouragement trans-partisant pour faire face à la situation. Chaque séisme est une épreuve de gouvernement.  

 Le Président du Conseil en ce qui concerne la gestion de ce séisme a beaucoup appris des erreurs de Silvio Berlusconi en 2009.

Pour les opérations d’urgence et de reconstruction Matteo Renzi a choisi de se rapprocher d’un modèle dit « friulan » qui a fait ses preuves depuis 1976 : c’est un modèle en 4 phases. Premièrement il faut mettre en sécurité les habitants des zones sinistrées. Si cela va de soit à dire il faut pour cela organiser les évacuations et les accueils dans des villages de tentes pour plusieurs dizaines de milliers de personnes avec un système de navette par des opérateurs de protection civile (ou souvent pompiers) pour recueillir des effets personnels dans des zones à accès surveillés par les forces armées, tout cela dans une certaines durées. Dans une deuxième phase Matteo Renzi annonce les « containers », des préfabriqués « avant Noël ». Une troisième phase de sédentarisation plus confortable est permise par la construction de chalet de bois, puis la quatrième phase est celle de la reconstruction. « nous reconstruirons tout » « comme c’était avant » ont indiqué les dirigeants italiens.

Cette mise en sécurité, éloignement, prend parfois dans la bouche des sinistrés la qualification de « déportation ». Notamment à Norcia. Une partie de l’opinion garde en mémoire les reproches du « projet CASE » en 2009 qui promettait de passer « des tentes aux maisons » au prix de l’abandon de l’habitat existant.  Des réfractaires ont demandé « redonnez-nous des tentes » mais le président du Conseil a été ferme « pas de tentes en zone montagneuse ». Il ajoute que les containers préfabriqués vont permettre de rapidement ramener la population sur leurs lieux de vie, il rappel les événements de 2009 tout est fait pour « éviter que vous passiez 6 ou 7 mois ailleurs ».

Il insiste sur le fait que « nous ne laisserons personne » et que « le pays doit être uni ». Cet appel à l’unité dans un contexte de référendum à venir peut être mis en parallèle avec le séisme d’avril 2009 avec les élections européennes de juin de cette même année. Il est encore trop tôt pour comparer l’utilisation médiatique du séisme mais cela ne manquera pas d’intérêt.

Les pouvoirs d’urgence étendu donnés au chef de la Protection Civil et à Vasco Errani (nommé commissaire pour gérer les événements d’aout) doivent mettre l’accent sur le besoin en personnel pour contrôler rapidement la viabilité des accès et habitations. Matteo Renzi a expliqué qu’il s’agit de « mesure qui ne descendent pas du haut. L’instrument de travail est celui de l’implication de tous les citoyens »

2009, le gouvernement Berlusconi ne s’est pas limité à déployer des stratégies de management ou d’évitement de crise, il a aussi joué la carte du symbolique selon Giuliano Bobba et Christopher Cepernich de l’observatoire de la vie politique de Turin :

« Berlusconi et son équipe ont transformé la tragédie en une occasion d’améliorer la popularité du président du Conseil ainsi que le consensus autour du gouvernement », pour les chercheurs cette stratégie est organisée autour de deux points.

Premièrement cette catastrophe est devenue une ressource narrative, l’exceptionnel devenant la routine et cela autant sur le plan organisationnel pour les médias avec des envoyés qui arrivent rapidement sur les lieux ou alors sont remplacés par des vidéos de smartphones que sur le plan de la rhétorique avec la transmission de toute la complexité de la douleur de manière stéréotypé. Luc Boltanski dans son ouvrage le spectacle de la douleur évoque ces transmissions « dans lesquelles une parole sur la souffrance peut être formulée de manière à ce que la description de celui qui souffre soit associée à l’émotion de celui qui va être informé de cette souffrance ». Images instantanées et nombreuses, proximité émotionnelle, absence de recul dans un spectacle permanent, ce premier paysage était connu de la stratégie habituelle de Silvio Berlusconi homme de médias.

Deuxièmement les opérateurs de la protection civile deviennent aussi une ressource, « à partir du consensus presque unanime que porte la protection civile, Silvio Berlusconi lance une campagne de promotion de son image basée sur la construction de faits secondaires. […] (tout cela) avec l’idée d’une politique ‘’del fare’’ ».

Matteo Renzi n’oublie pas de communiquer avec de l’émotion, il évoque « le cœur de l’Italie » touchée. L’émotion est aussi dans les paroles du commissaire Errani qui parle de « faille émotionnelle ». Matteo Renzi profite de l’émotion pour fustiger le tweet provocateur (maladroit et stupide) d’une parlementaire d’opposition « la population veut aider ne l’entrainons pas dans des polémiques inutiles ».

Le séisme va « permettre » (avec la précaution de ce mot sur un si tragique événement) aussi sur la scène européenne à Matteo Renzi de se positionner quant à la présentation du budget « on respecte les règles, il y a des clauses pour ces événements exceptionnels » : immigration et urgence séisme se confondent avec la mise en sécurité des écoles, un projet très couteux déjà au centre des préoccupations nationales depuis octobre 2008 (décès suite à un effondrement), le sujet avait été pris très au sérieux par Guido Bertolaso avant même le séisme de l’Aquila… Matteo Renzi se place en protecteur « avec les enfants on ne plaisante pas ». Mais les séismes se répètent on oublie. Et « plus le temps passe où il ne se passe rien, plus le moment où quelque chose va arriver approche ».

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