Pompiers italiens, le développement de la spécialité « cartographie appliquée aux secours »

 

Introduction : la carte, l’information, le renseignement.

Quels points communs peut-on relever entre la catastrophe du séisme de l’Aquila en 2009 et le naufrage du Costa Concordia ? Il serait intéressant d’analyser ces événements sous l’objectif de leur fort retentissement médiatique toutefois nous allons nous intéresser à un point bien particulier qui relève des techniques opérationnelles, la cartographie.

Nous proposons d’illustrer l’émergence et le développement d’une spécialité opérationnelle dans le Corps des Pompiers en Italie, la « TAS ». TAS est l’acronyme de « topografia applicata ai soccorsi », littéralement topographie appliquée aux secours.

Si nous allons parler de techniques, nous n’allons pas oublier la matière première, la carte.

Tas imperia

(les formateurs "TAS" d'Imperia lors de notre visite)

 

De tout temps « les yeux » de nos gouvernants ont cartographié le monde. La connaissance du terrain est encore, à l’heure de l’observation satellitaire, une condition de puissance. Ce savoir qui a traversé le temps nous rappelle la chambre des cartes décrite dans le roman de Julien Gracq, Le rivage des Syrtes,

« un lieu attirant, un lieu où il convient sans plus de discussion de se tenir.[…] (avec) un singulier aspect de propreté et d’ordre, – un ordre méticuleux et même maniaque, – un refus hautain de l’enlisement et de la déchéance […], un air surprenant qu’elle gardait sous le premier coup d’œil, au milieu de ce décombre, de demeurer obstinément prête à servir »

Julien Gracq évoque une résistance à l’écoulement du temps avec la fixation du monde dans cette salle, toujours prête à servir. L’activité d’information est d’ailleurs dans son roman présentée comme un parcours initiatique des jeunes gens de la vieille noblesse, chargés de renseigner le pouvoir. Nous reviendrons sur cette notion de « renseignement » mais également sur l’écoulement nouveau du temps que nous impose les nouvelles technologies. La cartographie relève ici de la « beauté presque géodésique » qui traverse l’œuvre de cet auteur par ailleurs agrégé de géographie. La carte nous attire par un « recours magique ».

Le lien qu’on entretien avec un territoire ne saurait complètement être reporté sur une carte, d’ailleurs « la forme d’une ville change plus vite que le cœur d’un mortel ». Mais la carte étant une représentation du monde, elle ne peut qu’illustrer notre rapport à l’environnement. En cela la carte est pour les décideurs autant un outil de visualisation, d’aide à la décision, qu’un moyen de projection. La cartographie donne l’illusion de maîtriser le terrain et une action représentée semble alors un moyen d’y imposer sa volonté.

Mais c’est bien le terrain qui commande.

On peut se demander avec l’apparition des cartographies en ligne de type « open street » si notre rapport à la carte n’est pas en train d’être modifié profondément. Notre représentation normée et codifiée, fruit d’un monopole scientifique (l’IGN principalement), par ailleurs symbolisée par la charge expressive de l’appellation « carte d’Etat-Major », se transforme avec une dynamique participative. Nous voulons ici analyser le développement d’une pratique particulière, la cartographie, pour illustrer comment le changement de paradigme que semblerait nous imposer les nouvelles technologies aboutit finalement à une optimisation des moyens de secours par un gain de performance et d’interopérabilité.

En outre, en ce qui concerne les données d’une carte nous sommes confrontés à l’opposition habituelle entre l’information et le renseignement. C’est aussi pour cela que la diffusion des nouvelles technologies ne peut se suffire à elle-même. L’exploitation des possibles requiert une ingénierie « pompière ». L’expertise des secours doit s’imposer.

Principe de la spécialité.

Le TAS est une spécialité qui fait fonction de support, elle est basée sur les techniques topographiques et l’utilisation de logiciel GIS. La TAS est portée par l’innovation et développe un nouveau profil professionnel : le topographe appliqué aux Secours. La maîtrise de cette activité requiert donc une spécialisation accrue ponctuée par des entraînements pratiques et théoriques complémentaires. Il faut une connaissance de la cartographie et des outils afférents, mais également la connaissance de la réalité des secours.

Cette spécialisation permet de constituer un support décisionnel dans des scenarii complexes mobilisant de nombreux acteurs.

Concrètement l’agent TAS est en capacité de localiser en temps réel les effectifs et moyens déployés sur un chantier. Pour cela il utilise des logiciels de télécommunications élaborés en interne. Une des fonctions névralgiques de son activité est le reporting. Le premier exemple d’application fut le déploiement des spécialistes et l’élaboration d’une cartographie digitale lors du séisme de l’Aquila en 2009. Le succès de cette première tentative à grande échelle fut décisive, dès lors la spécialité est toujours de la partie, comme lors du séisme en Emilie Romagne ou encore lors du naufrage du Costa Concordia en 2012. Les agents du Corps National des Pompiers ont pu faire profiter de leur travail l’ensemble de la chaine des secours et leurs interlocuteurs : depuis la Police Judiciaire jusqu’aux opérationnels des autres organismes. Ils ont pu délimiter des zones inaccessibles, des niveaux de viabilités, et même représenter le parcours effectué par les pompiers lors d’opération de recherche.

Lors de la campagne feux de forêt en 2013, le Centre Opérationnel National a pu profiter du déploiement de spécialistes TAS qui ont mis en place la géolocalisation des moyens aériens et le reporting en temps réel. Cette géolocalisation a par exemple permis la reconstitution tridimensionnelle du parcours des ABE en opération. 

De manière plus générale l’apparition des appareils de géolocalisation permet désormais d’individualiser en temps réel les agents et moyens sur l’ensemble du territoire national. Il y a une vraie plus-value dans l’exploitation opérationnelle de ces possibilités.

 Le caractère national des pompiers en Italie rend possible le déploiement de solution identique sur le territoire. Il existe un « kit » TAS, il contient,

  • une valise avec des radios VF avec interface USB
  • un logiciel pour géolocalisation et interactions avec les appareils radio, ce logiciel permet entre autre de transférer et rendre exploitables les données sur l’interface « GIS Ozi Explorer ».

Ce kit de base permet de contrôler et de coordonner les unités sur le territoire du chantier. Il consent la localisation en temps réel des véhicules et personnels situés dans la zone de couverture d’un relai radio. La technologie est en effet supportée par le réseau national des pompiers sur des fréquences de services comprises entre 73 Mhz et 400 Mhz. Chaque véhicule ou agent peut transmettre par l’appareillage radio les informations aux relais radio par le biais d’un codage de données.

La formation du personnel.

Il existe deux niveaux d’opérateur topographique. En Italie lors des formations initiales tous les agents sont formés aux premiers niveaux de l’ensemble des spécialités, c’est donc désormais le cas pour le premier niveau « TAS 1 ». Le « TAS 2 » permet de devenir opérateur à bord des Postes de Commandement (UCL pour Unité Commandement Local).

L’opérateur TAS 2 recueille les données et produit les cartes digitales. Il est en charge de l’acquisition, du regroupement et du classement des informations. L’organisation opérationnelle prévoit la présence de 12 opérateurs TAS 2 par provinces.

Les utilisations de cette spécialité sont nombreuses :

Cartographie FdF, accident industriel, inondations, événements sismiques, recherche de personne : nous allons plus en avant traiter de ces deux derniers cas pour illustrer la spécialité qui est en évolution constante. A ce sujet il est par exemple possible depuis peu de lier la localisation des personnes disparues à des solutions innovantes de téléphonie mobile et d’interfaces développées par les pompiers. Les UCL sont maintenant dotées d’antennes portatives de captation du signal téléphonique.

La procédure : recherche de personne.

 

La spécialité voit le jour suite à des prises d’initiatives dans l’utilisation des nouvelles technologies lors de la recherche de personnes. Il y a maintenant une procédure nationale avec des outils communs à tous.

La procédure prévoit un découpage en zone de l’aire de recherche. Cette partition est l’objet de reconnaissances de la part des agents habilités TAS ;

L’élaboration de la recherche est évidemment aussi tributaire des sources de renseignements, par exemple des témoins, et de l’analyse – même sommaire – du profil et du comportement de la personne disparue. Pour cela la synergie des différents acteurs impliqués dans la recherche est primordiale.

L’approche méthodologique est dite systématique, le but étant la reconnaissance totale de l’aire de recherche. Il existe différentes tactiques de reconnaissance :

  • En épi
  • A parcours parallèle
  • En spirale
  • Linéaire.

Ces tactiques sont utilisées dans des scénarii statiques, alors que pour ceux à caractères dynamiques d’autres schémas d’avancées sur le territoire sont déployés :

  • En tenaille (dans une zone de forme rectangulaire on utilise en général deux équipes qui avancent en direction opposées)
  • En toile (plusieurs équipes avancent en suivant des directions convergentes en direction d’un centre préétabli).

Toute l’opération est menée dans une optique d’interopérabilités entre organismes déployés (volontaires du secours, pompiers, force de l’ordre, forestier, militaires, groupes de citoyens, groupes communaux, etc.). Le TAS permet de réaliser une interface commune pour l’ensemble des acteurs. Tous les acteurs concourent à la recherche en apportant leurs propres ressources logistiques et opérationnelles mais centralisent les informations dans un outil unique.

Nous avons observé l’organisation des secours qui est déployée lors de la recherche de personne dans la Province d’Imperia. Avec l’aimable autorisation du Commandant de Province Leonardo Bruni nous avons pu assister à différentes simulations.

 

Ce savoir-faire se développe chez les acteurs du secours en Italie dans un logique interservices d’ailleurs l’exemple suivant marque l’appropriation de cette spécialité avec le soutien des pompiers.

L’exemple du séisme en Equateur.
 

Le 16 avril 2016 l’Equateur est frappé par un séisme qui connaitra des répliques meurtrières. L’Italie dépêche sur les lieux une équipe d’une vingtaine de personnes : pompiers et agents du Département de la Protection Civile. La mission va durer 17 jours. L’équipe italienne est déployée avec la coordination de l’ERCC, le Centre de Coordination des interventions d’urgence dans le cadre du mécanisme européen de protection civile.

 

En relation avec les autorités et les services sociaux locaux l’équipe a réalisé une série de constatations et de contrôles de viabilité sur les structures publiques et privées.

Les édifices d’habitations ont été visité afin de rapidement permettre le retour des sinistrés à leurs domiciles, l’attention fut aussi portée vers les édifices dit « stratégiques » : écoles et hopitaux. Puis ensuite sur les commerces de premières nécessité, les structures religieuses, pharmacies, cabinets médicaux, banques et hôtel. Ils ont largement contribué à faciliter la reprise de l’activité économique.

En tout l’équipe italienne a contrôlé environ 500 bâtiments. Leurs actions furent soutenues par l’Université de Udine –en Italie- qui, à distance à agit en back office pour géoréférencer sur une « ermermapa », « carte d’urgence », tous les bâtiments, mais également classifier en ordre de priorité, recueillir de l’information et coordonner les équipes. Tout cela à des milliers de kilomètres.

Cette action qui unit une habitude opérationnelle (l’Italie étant exposée aux séismes) et une compétence technique particulière fut possible par l’utilisation des nouvelles technologies de communication.

Ce travail à distance avec l’utilisation d’opérateurs dédiés n’est pas sans nous rappeler les évolutions en termes de cartographie participative. Ces pratiques collaboratives symbolisent le changement de paradigme de cet internet omniprésent et peuvent être liée aux pratiques MSGU.

Conclusion :
 

La carte d’Etat-Major avait le charme dans son évocation d’une légitimité scientifique historique. Désormais il faut compter sur des sources d’informations multiples (jusqu’aux citoyens) mais aussi des outils différents, évolutifs et diversement utiles en fonction de la situation, sur lesquels quoiqu’il en soit il ne faut pas tout baser.

 Il est encore trop tôt pour évaluer ces changements, on assiste à une cartographie permanente du monde précise et dont les mises à jour sont plus fréquentes. Cette diffusion de non-spécialistes ne dispense pas du travail de renseignement, il faut relier et mettre en perspective la masse d’information, c’est la notion même d’intelligence –« d’inter-lier »- qui doit être mise en valeur avec l’apparition de la spécialité opérationnelle. Le technicien du secours garde toujours une place centrale dans l’exploitation des données. On peut parier qu’elle reprendra une place encore plus importante à la vue de la multiplication des canaux et volumes d’informations, pour peu que les acteurs du secours consentent à un effort d’ouverture vers des professionnels de la géomatique et de l’informatique. L’activité de renseignement (la mise en perspective des informations) doit passer par le filtre de figures professionnelles cumulant les compétences.

Ces compétences n’apparaissent pas comme valorisées dans nos services de secours, nous y sommes habitués. En effet nous avons une longue tradition de topographie et l’apparition des outils GOC place l’analyse de Zone d’Intervention au centre de la fonction « renseignement ». L’acteur du secours dispose d’outils conceptualisés, renseignés et mis en forme par différents services bien avant d’intervenir. Ces outils, « FAO », fiche d’aide opérationnelle ou encore « fiche réflexe », sont déployés des grandes échelles géographiques du feu de forêts, jusqu’à l’échelle urbaine d’un bâtiment, ils intègrent les retours d’expériences, les historiques et sont mis à jour, pour nous tout cela semble normal. Les outils ont évolué, les nouvelles technologies ont optimisé et accompagné nos méthodes qui se sont adaptées. La maîtrise des outils est cependant une nécessité et notre transmission intergénérationnelle qui se trouve inversée en termes d’outils pourrait se heurter à une rupture. Notre savoir ne doit pas non plus être dilué dans une « gadgétisation » des outils technologiques (le simple exemple de la lecture de plan sur les smartphones peut nous questionner).

La spécialité TAS s’est réellement imposée avec le séisme de l’Aquila. Ce séisme a été qualifié comme le « premier tremblement de terre (de l’aire) d’internet », une époque où la diffusion des outils technologiques a marqué un effet de seuil. Les nouvelles technologies ont permis de mettre en forme la complexité, de la rendre intelligible.

La cartographie se développe au niveau opérationnel en profitant de l’apparition d’outils libres et développe l’interopérabilité des services dans une démarche pragmatique. Ces nouvelles figures professionnelles ont même désormais la charge de produire des cartes à contenus thématiques pour les activités institutionnelles des pompiers (bassins hydriques, réseaux hydrauliques, installations industrielles etc.). La spécialité y trouve la réalisation d’une cohérence et d’une transversalité totale dans l’organisation.

Jusqu’à ce jour le système TAS a assumé de nombreuses missions, cela en réussissant à s’adapter à tous les types de demandes de la part du Corps National. Un exemple de cette flexibilité est la diversification des logiciels exploités dans la cartographie des interventions (Ozi Explorer, Arc Gis, Global Mapper) qui permet de moduler l’application du service TAS en relation avec le savoir-faire de l’agent et de son niveau d’approfondissement de l’analyse géographique. C’est ce savoir-faire qui fait office de boussole et peut nous diriger, sans quoi nous serions esclaves de nos outils et victime d’un détour de production contreproductif

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.